Eloge de la différence


Deux becs de fontaine faisaient la conversation. Pour une raison méconnue, ils avaient été placés à quelques centimètres l’un de l’autre, au-dessus d’une grande vasque en pierre. Ils étaient seuls et figés à jamais dans ce mur, si bien qu’ils n’avaient rien d’autre à faire que de s’observer et de se parler. Se parler est d’ailleurs un bien grand mot puisqu’ils passaient leur temps à se comparer et à se disputer sur leur prédominance respective.
– Tu n’es qu’un vulgaire tuyau ridiculement petit ! Si tu t’arrêtes de couler demain, personne ne s’en apercevra ni ne te regrettera !
– Et toi, tu te crois beau, tout tordu que tu es ? Je suis peut-être plus petit, mais je fais la plus belle musique !
– Tu crois vraiment que c’est important ? L’essentiel, c’est de fournir l’eau à profusion. Et ça, il n’y a que moi qui peux le faire !
– Et que fais-tu du calme, de la sérénité ? Toi, tu ne provoques que charivari insupportable ! Moi, j’offre la douceur de mon clapotis.
– Clapotis, clapotis, je t’en foutrais moi du clapotis. Il ne sert qu’à cacher ta médiocrité.
Comme chaque jour, le ton montait entre les deux voisins quand soudain, une voix se fit entendre.
– Vous allez arrêter de vous chamailler ?
Les deux becs en eurent presque le débit coupé !
– Mais qui es-tu ?
– A votre avis, qui vous entends vous plaindre et gémir à longueur de temps ? Regardez un peu plus loin que le bout de votre bec ou que celui de votre voisin et vous verrez que vous n’êtes pas seuls au monde ! Vous êtes différents certes, mais l’eau que vous faites passer à travers vous ne vient-elle pas de la même source ?
– Tu es l’eau ? Mais pourquoi ne nous as-tu jamais parlé ?
– Encore eût-il fallu que vous m’écoutassiez ! Vous passez tellement de temps à vous comparer que vous avez fini par oublier votre mission première qui est de m’acheminer vers cette vasque !
– On a peut-être la même mission, mais on ne se ressemble pas du tout!
– Et alors, est-ce si important ? Moi, je vous aime chacun pour ce que ce que vous êtes. Quand je passe en toi, petit bec, je m’amuse d’avance des petites bulles d’air que je vais créer grâce au doux débit que tu m’autorises, des petites bulles et que je vais regarder flotter des minutes durant avant qu’elles n’explosent. Et quand je coule à travers toi, grand bec, je sais que, grâce à la force du débit que tu m’accordes, je vais chasser les impuretés loin de l’endroit où les hommes viennent se désaltérer. Vous voyez, vous êtes différents et pourtant vous apportez chacun quelque chose. Arrêtez de voir la différence comme un problème, mais plutôt comme une richesse.
De ce jour, les deux becs de fontaine ne se disputèrent plus. Ils s’encouragèrent même à assumer leurs missions chacun à leur façon.

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