La bague


Elle s’excuse presque de parler, d’exister. La vieille dame accepte de répondre à quelques questions, mais elle en est certaine, sa vie n’intéresse personne. Elle a pourtant nourri des générations d’enfants, peint des dizaines de tableaux, dessiné des centaines de croquis. « Vous savez, j’ai toujours été comme ça. Effacée. Je n’ai pas su m’imposer. » Sa voix est douce. Si douce que par moment, elle disparait dans un souffle. Alors, son regard se perd. Dans ce passé qu’elle aimerait revivre d’une autre façon. Avec plus de joie sans joie sans doute. Plus de reconnaissance aussi. Tout ça, bien sûr, elle ne le dit pas. Trop modeste, trop humble. Quand, par inadvertance, elle se livre un peu trop, elle s’effraie de suite. « Vous n’allez pas écrire ça dans le journal quand même ? » Je la rassure d’un sourire, j’essaie de la convaincre combien il est important que des gens de son âge, de sa génération témoignent d’un passé, d’un état d’esprit, d’une époque révolus. Ma voix s’est mise au diapason de la sienne. Elle m’écoute, tiraillée entre le désir, le plaisir de raconter et la peur de trop en dire, de choquer, d’être vilipendée. « C’est l’histoire de ma vie, me souffle-t-elle. Je n’ai jamais osé. » Puis, aussitôt effrayée d’avoir trop parlé, elle se met en retrait. Au moment de la photo, elle s’affole. Et refuse catégoriquement que je me serve de mon appareil. « Je suis trop vieille, trop fatiguée. » Je lui dis combien ses rides sont belles, combien elles racontent sa vie, mais rien n’y fait. En désespoir de cause, je lui propose de prendre ses mains sur un chapeau puisque comme la plupart des gens du secteur, elle a été chapelière. Elle craint un guet-apens, m’observe longuement d’un regard inquiet. Je la rassure de nouveau en l’assurant que je ne prends jamais les gens en traître. Elle se laisse enfin convaincre tout en m’affirmant que ses mains ne sont pas plus belles que son visage et que les prendre en photo n’a aucun intérêt pour personne. Je lui montre chaque cliché (merci le numérique !) et de nouveau, son regard se remplit de nostalgie et repart quelques dizaines d’années en arrière. « On voit la bague de ma grand-mère… » Derrière chaque interview, chaque article, se cachent une rencontre, un décor, une ambiance, des circonstances, des détails qui lui donneront ce petit supplément d’âme qui fait de chaque personne un être unique et exceptionnel.

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