La complainte des platanes


– Alors, comment ça va, ce matin ?
– Bien, bien. Tu sens les gouttes ? Chouette, il va pleuvoir ! Mes racines commençaient à avoir sérieusement soif !
Comme chaque matin, quand le soleil pointe son nez à l’horizon, les platanes se saluent d’un côté, de l’autre de la route. Le monde est encore endormi et ils peuvent tranquillement échanger. Soudain, une voiture déboule au loin…
– Non mais, t’as vu à quelle vitesse il arrive celui-là ! Mais il se croit où ? Après, il va s’étonner de nous rentrer dedans !
– Et ensuite, ils vont encore tous vouloir nous ratiboiser ! Comme si on était responsable de l’inconscience des gens !
– Ils oublient quand même qu’on n’a pas demandé à être traité juste comme des arbres d’alignement et à border les routes ! D’ailleurs, au passage, ils auraient pu penser à nous utiliser autrement que comme de simples arbres d’ornement. On a quand même d’autres atouts à faire valoir !
– Les gens qui passent devant ne remarquent même pas notre existence, alors, comment veux-tu qu’ils apprennent à nous apprécier… Pour découvrir l’essence de quelqu’un, il faut prendre le temps de s’arrêter, de s’approcher, de sentir, de toucher… Tous ces gens dans leur voiture, non seulement, ils sont enfermés dans leur bulle, mais en plus, ils roulent droit devant eux en ne pensant qu’à une chose : arriver le plus vite possible
– Mais s’ils s’arrêtaient, que leur dirais-tu ?
– Que notre bois est si dur et si solide que les Grecs s’en sont servis pour construire leur cheval de Troie, que l’histoire de ma vie, et de celle de mes congénères, a été un jour scellée par Napoléon qui avait fait planter mes ancêtres pour protéger ses hommes de la chaleur. Je leur dirais que nous sommes connus pour résister à tout, pollution et vieillesse compris, grâce notamment à notre écorce qui se régénère par plaques. Je leur soufflerai dans l’oreille que la vie est courte et qu’il ne faut pas la perdre à courir après des chimères.
– Tu es bien solennel aujourd’hui !
– Planté sur le bord de cette route depuis si longtemps, j’en ai vu passer des gens qui roulaient sans savoir où ils allaient, sans même se demander où ils voulaient vraiment aller. Toutes ces années, j’ai eu le temps de regarder le soleil se lever, les plantes sortir de terre sous l’effet de la pluie, le rapace se poser sur mes branches pour regarder le monde d’en haut, la vigne se métamorphoser au gré des saisons… Que puis-je faire d’autre que de rester là et d’être assez imposant pour que les gens lèvent le pied de l’accélérateur et apprécient la beauté de ce monde si extraordinaire qui les entoure.

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