La grenouille et le champignon


Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas plu que le lit de la rivière ne se rappelait même plus de la saveur de l’eau coulant entre ses rochers. Les arbres frémissaient de plaisir et tendaient leurs branches vers le ciel, espérant ainsi intercepter le plus possible de gouttes avant qu’elles ne tombent sur le sol et ne se fondent dans la terre. Les animaux de la forêt étaient tous sortis de leur refuge hivernal pour profiter du moment. Un oiseau gazouillait tout en faisant sa toilette. Un ver de terre se traînait nonchalamment dans les trois gouttes d’une flaque éphémère. Une abeille butinait avec délice une perle d’eau échouée sur une feuille comme elle aurait savouré le nectar d’une fleur. La nature était en joie. Elle avait tellement souffert de l’absence prolongée de l’eau, elle l’avait tellement imploré de venir la rafraîchir et la régénérer qu’elle lui faisait fête ce matin-là. Dès les premières gouttes, un champignon était sorti de terre comme un clown de sa boite. Un champignon bien rond, au chapeau orange, qui invitait au partage. Il avait tout de suite sympathisé avec une grenouille joyeuse et bavarde qui le faisait beaucoup rire tant elle sautait partout et se jouait de tout. Mais les habitants de la forêt le savaient. A être ainsi trop séduisant, le champignon risquait sa vie. Il suffirait qu’un amateur à deux pattes passât dans le coin et il finirait sa vie dans une poêle, noyé dans des œufs avides d’en aspirer le goût. Alors, la grenouille prit les choses en main. Elle refusait qu’il arrivât quelque chose à son ami. Elle se campa dessus, l’agrippa de ses pattes au risque de l’étouffer et ne laissa plus personne l’approcher. Elle ne sautait plus, ne croassait plus, toute concentrée à le protéger. Alors le champignon lui dit :
– A ainsi te soucier de ma vie, tu ne vis pas la tienne. Et moi tu m’empêches de vivre la mienne. Tu ne pourras pas me préserver éternellement. Va, vient, saute, sois qui tu es, vis sans essayer de me faire vivre à tout prix ce que tu crois être le meilleur pour moi. Sais-tu mieux que moi ce qui est bon pour moi ? Sais-tu combien j’aime sentir la pluie glisser le long de ma tête, humer l’odeur de la terre qui se régénère ? En m’emprisonnant dans tes peurs, tu ne m’aides pas, tu m’empêches simplement de savourer ce qui est important pour moi. Reprend le cours de ta vie. Et si quelqu’un doit m’arracher de cette forêt, alors je n’aurai pas de regret parce que j’aurai savouré chaque instant de ma vie, parce que je t’aurai vue heureuse, autonome et indépendante de moi. Cela n’enlèvera rien aux sentiments qui nous unissent. Je serai toujours là pour toi et toi pour moi, mais nous serons dans l’amour et non plus dans l’attachement, dans la liberté d’être et non plus dans la dépendance, dans la confiance et non plus dans la peur.
La grenouille mit du temps à comprendre la leçon, mais un matin, elle libéra son ami et se libéra du même coup. Le temps qu’elle passa ensuite avec lui chaque jour les nourrit tous les deux bien plus que sa présence constante et encombrante.
En voulant sauver les autres à tout prix, c’est soi qu’on essaie de sauver, jusqu’à ce que l’on comprenne que le salut ne passe pas par l’autre mais par soi.

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