La poussette

A l’arrêt de bus, une poussette bleue cerclée de rose. Et une jeune fille assise, ou plutôt une jeune femme. De cheveux longs et noirs encadrent un visage légèrement maquillé d’où se dégage une tristesse indéfinissable. Seulement vêtue d’un jean et d’un pull léger, les mains rentrées dans les manches pour tenter de contrer le froid de la tramontane, elle ne quitte pas des yeux la poussette qui lui fait face. Cette jeune femme m’interpelle. On pourrait lui donner 17 ans, mais elle porte plutôt 22 ou 23 ans sur des épaules frêles, mais droites. Et puis soudain, de petits cris s’échappent de la poussette. De petits cris d’animal blessé, presque imperceptibles. Je m’assois à côté de la jeune fille et j’entame la conversation tout en souriant au bébé. Il suce une tétine, les yeux grand ouverts sur ce qui se passe devant lui. Un petit tuyau sort de son nez. J’interroge doucement sa maman. Sur son prénom, ce tuyau… Sa fille est née avec un bec de lièvre, sans palais et avec un trou au coeur. Née prématurément à 35 semaines – elle ne pesait alors que 1,9kg -, elle a passé le début de sa petite vie à l’hôpital où l’on a réparé son coeur et où bientôt elle se fera reconstruire une bouche, un nez, un visage. Elles dégagent beaucoup d’amour toutes les deux, beaucoup de force. Je lui dis mon admiration. « J’espère que votre famille vous soutient. » Elle me regarde alors et commence à se confier. Sans colère, sans amertume. Comme si tout ce qu’elle a vécu était le lot de chacune.. « Je n’ai pas de famille, je ne l’ai jamais connue. J’ai été élevée en famille d’accueil. » Cette petite fille, elle l’a eue avec un homme violent qui la frappait et qu’elle a quitté à la naissance de sa seconde fille. « J’ai demandé que mon autre petite fille soit placée le temps que je me stabilise. Pour la protéger. » Le bébé se met soudain à pleurer. Comme s’il comprenait de quoi parlait sa maman. Elle branche la sonde qui permet de le nourrir, ses lèvres ne pouvant tenir un biberon. Et elle continue de raconter son histoire. « Il disait qu’il ferait la même chose avec mes filles quand elles seraient plus grandes. Je ne voulais pas ça pour elles. J’ai porté plainte deux fois. Il a été condamné à 18 mois de prison dont 6 avec sursis. Il vient de sortir de prison. » Quand je lui demande si elle a peur, elle répond: « Pas de lui, pour l’instant, il me laisse tranquille, mais de sa famille. Quand je sors, je suis toujours en train de regarder partout… » Pris en charge et bien accompagnée par les services sociaux, la jeune femme regarde résolument devant elle. « Bientôt, j’aurai mon appartement. Je pourrai récupérer ma petite fille, passer mon permis et passer à autre chose. » Quand je lui demande si elle a besoin d’affaires, elle se met à rire. « Non, non, j’ai tout ce qu’il faut. Juste, ce matin, quand je suis partie, je croyais qu’il faisait bon… »

Christine Allix

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