La présence


Léa marchait depuis un moment dans cette forêt. Elle avait raté son car et avait décidé de rentrer à pieds. Plutôt que de suivre la route nationale, elle avait opté pour une départementale qui, certes, raccourcissait son trajet, mais qui cheminait entre des arbres bien plus hauts et bien plus imposants qu’elle. La nuit avait fini par tomber, laissant la lune, pleine en ce soir d’automne, éclairer le monde comme bon lui semblait. Et celle-ci prenait un malin plaisir à jouer avec ses nerfs, tantôt se cachant derrière les nuages, tantôt s’infiltrant entre les arbres. Le vent entrainait les quelques feuilles restées accrochées aux branches dans une douce sarabande. Une brume blanche et opaque enveloppait la forêt d’un voile inquiétant. La pluie tombait par rafales que le cri d’un hibou avait peine à couvrir. Soudain, un corbeau croassa. La jeune fille sursauta. Depuis qu’elle s’était engagée sur cette route, elle n’était pas rassurée. Son imagination fonctionnait à plein régime, donnant aux arbres des formes fantasmagoriques et menaçantes. Que lui voulaient-ils tous ces monstres prêts à la dévorer toute crue ? Elle ne cessait de se retourner, persuadée d’être suivie. Pour tenter de se rassurer, elle se mit à marcher au milieu de la route, se persuadant qu’ainsi, elle verrait arriver le danger. La lune continuait son petit jeu, elle s’amusait trop bien. Léa avait peur, tout simplement peur, comme quand elle était enfant et qu’il lui fallait marcher dans le noir. Alors, elle pensa à sa grand-mère et aux chansons qu’elle lui chantait pour l’apaiser. « Quand tu veux occuper ton esprit, joue-lui une musique » disait-elle. Aucune mélodie ne venait à ses lèvres jusqu’à ce que soudain, les mots sortent de sa bouche sans qu’elle les y ait invités comme poussés par une force inextinguible. « Un kilomètre à pieds, ça use, ça use, un kilomètre à pieds, ça use les souliers ! » Sa grand-mère lui chantait cette chanson quand elles allaient ramasser les mûres dans les haies toutes les deux et qu’elle se fatiguait du retour. Léa avait chanté tout doucement, presque murmuré les paroles, craignant sans doute de s’effrayer toute seule. Mais bientôt, sa voix s’enhardit et emplit l’espace. Il n’y avait plus de pluie, plus de vent, plus de hululement, juste sa voix qui disait à la nuit : « Je n’ai plus peur, tu es mon amie ». Juste ses yeux qui ne voyaient plus dans les silhouettes des arbres décharnés des ennemis, mais des gardiens chargés de la protéger. Juste son cœur qui lui faisait ressentir la présence de sa grand-mère…

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