La relation épistolaire


Elles ne s’étaient jamais rencontrées, mais elles s’écrivaient tous les jours. D’elle, Léa n’avait eu qu’une image furtive. Elle se souvenait d’un regard profond et interrogateur, d’une présence charismatique, d’une prestance fascinante. Elle n’avait pas entendu sa voix, s’était d’ailleurs souvent demandé quel timbre elle pouvait bien avoir. Habituée à se nourrir de son imaginaire, Léa avait noué une relation profonde et inconditionnelle avec cette femme. Comme quelques années auparavant avec un petit hibou attentif et affectueux, elle avait défié les lois de la condition humaine qui imposent de rencontrer physiquement quelqu’un pour l’aimer. Et le miracle s’était produit. Elles s’étaient liées d’une amitié d’autant plus extraordinaire qu’elle ne reposait sur aucune attente, sur aucun fondement rationnel.
Ses proches, ses amis ne comprenaient pas pourquoi et comment Léa pouvait ainsi s’être attachée à quelqu’un sans jamais l’avoir rencontrée. Ils ne savaient pas à quel point les mots ont ce pouvoir incommensurable de remplacer les sens. Quand elles s’écrivaient, les deux femmes se rencontraient vraiment, sans doute plus que lors de n’importe quelle rencontre physique.
« Mais tu es sûre que c’est une femme », lui avait dit un jour une de ses amies pour la décourager. Cette remarque l’avait fait éclater de rire ! Les mots ne trompent pas. Son amie utilisait des mots de femme, les maniait comme une femme. Et puis, quelle importance que ce fut une femme ou un homme… Ce qui les liait se passait des contingences humaines. On lui disait de mettre de la distance… Les centaines de kilomètres qui les séparaient semblaient largement suffisants. D’autres lui conseillaient de prendre de la hauteur… Leurs échanges de haute volée flirtaient déjà avec les nuages.
Parfois, Léa s’était rebellé, prise d’une irrésistible envie d’entendre une voix, de sonder un regard, de sentir une main dans la sienne, mais son amie restait inflexible. « A quoi cela servirait-il ? Tu serais triste et te voir triste me rendrait triste. » Car même si elles n’en parlaient que très rarement, une autre assistait à leurs échanges, y présidait parfois sans jamais dire son nom, sans jamais émettre le moindre son d’ailleurs. Elle restait là, arrogante et menaçante, non pas entre elles, mais à côté d’elles. Léa avait mis du temps à l’accepter. Elle avait tempêté, pleuré, supplié l’intruse de les laisser tranquille. Elle aurait tout fait pour la chasser loin de son amie. Mais l’intruse ne se laisserait pas expulser ainsi, Léa le savait depuis le début et elle avait fini par lâcher prise, enfin par lui faire croire qu’elle lâchait prise. Elle s’était mise à jouer au jeu du chat et de la souris avec elle, agissant comme si elle n’existait pas. Elle avait toujours pensé que l’indifférence était la plus puissante des armes. L’indifférence et l’amour. Léa en était maintenant persuadée : même si l’intruse, un jour, peut-être, parvenait à imposer définitivement sa présence, elle n’aurait jamais aucune prise sur le lien, profond et indéfectible qui la liait à son amie.
Certaines relations naissent ainsi, de la liberté d’être et d’aimer, de la volonté d’ouverture et d’acception de l’indicible. Pourquoi se limiter à ce que l’on connait, à ce que l’on touche, voit ou entend ? Les mots se moquent des barrières, des blocages, des idées préconçues, des normes et des habitudes. Ils vivent dans un espace seulement accessible de nous-mêmes et des êtres qu’on y laisse entrer, sans être pollués, malmenés ou salis par le regard ou le jugement des autres. Un espace où, ne t’en déplaise Yael (sourire), les âmes se retrouvent et se parlent…

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