La vieille dame et la mer


Il fait un temps estival en cette fin de septembre. Le soleil est déjà haut dans le ciel et darde ses rayons aussi chauds que lumineux. La plage est pourtant déserte. Enfin, presque. Au beau milieu, tout près de l’eau, une vieille dame se prépare. Voutée par une arthrite déformante, habillée d’un maillot de bain deux pièces sans âge dont la culotte menace à tout moment de glisser de son corps décharné, elle entre dans l’eau à petits pas et avance jusqu’à hauteur de genoux. Puis soudain, elle s’immerge totalement, ressort puis s’immerge de nouveau et fait la planche. Elle reste là un moment, sur le dos, le corps offert au ciel, savourant le moment, en profonde communion avec cette mer qu’elle dira plus tard adorer. Quand elle sort de l’eau, elle sort une bouteille d’eau minérale qu’elle a sortie de son caddy à roulettes et se rince les cheveux, de longs cheveux blancs qu’elle peigne ensuite avec beaucoup de douceur. Ce rituel effectué, elle s’assoit face à la mer, à même les cailloux, son bâton planté dans le sable. Elle se recouvre d’une de ces serviettes roses de grand-mère et reste là, sans bouger. Statue de chair impassible face à l’immensité de la Méditerranée. Quand elle s’apprête à partir, je n’y tiens plus, je me dirige vers elle et je l’aborde. Elle est toujours recouverte de sa serviette et quand elle la relève pour voir qui lui parle, je découvre ses yeux. Son regard surtout. Un regard vif et profond qui plonge en moi pour mieux me sonder. Un sourire vient éclairer le visage fripé par la vie. Je suis tellement surprise de son naturel que je bafouille la première question qui me vient à l’esprit.
– Vous avez quel âge Madame ?
Sans même s’étonner de l’indélicatesse de mon intervention, elle me répond d’un rire.
– Je suis au-delà des âges, vous savez. Mais asseyez-vous donc à côté de moi, nous serons mieux pour parler. Asseyez-vous sur les cailloux, comme ça, vous profiterez de la silice qu’ils dégagent !
Quand je lui demande à quoi elle pense quand elle regarde la mer, son visage s’empreint d’une douceur incroyable.
– Je lui dis : je t’aime ma chérie et dans deux jours, je te quitterai.
Nous discuterons longtemps, assises sur ces cailloux en silice. Elle me parlera de ses origines grecques, de la mer dont elle ne peut se passer, de sa vocation d’artiste, « tous les arts », qu’elle exerce encore à petit rythme, de l’orphelinat de chats qu’elle a créé et dont elle s’occupe chaque jour, de la solitude aussi qu’à 85 ans, « presque 86 », elle trouve de plus en plus lourde à supporter… Nous parlons et le temps s’est arrêté.
– Vous savez, cette mer, même si c’est la même qu’en Grèce, elle n’a pas le même goût.
Le soleil devient difficile à supporter. Alors, elle se lève. Je lui propose de l’aider, mais elle me repousse gentiment et se plie en deux.
– J’ai fait du yoga toute ma vie vous savez. Essayez, vous.
Devant mon incapacité à toucher mes doigts de pieds, elle me rassure.
– Faites-le tous les jours, vous verrez, un jour, vous réussirez.
Elle prend son bâton et commence à remonter la plage. Soudain, elle se tourne vers moi.
– Vous savez, ce que je préfère, moi, dans la vie, c’est le repos. Je suis comme mes chats, je mange et je me repose. Il faut arrêter de s’agiter de tous les côtés, ce n’est pas ça la vie.
Merci Madame. Du temps offert si généreusement et de la belle leçon de vie que vous venez de me donner.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *