La vieille dame et les marrons

Marché de Noël, au Barcarès. La foule se presse à la seule entrée, filtrée, de ce rendez-vous de fête. Un quart d’heure d’attente plus tard, nous voilà dans l’antre des marchands de rêve. Mon rêve? Manger des marrons chauds enveloppés dans du papier journal, ce que je ne tarde pas à trouver.

« Souvent, ça rappelle des souvenirs », me lance, complice, le jeune de service. Oui, le souvenir des marrons qui brulent et réchauffent les mains en même temps. Mes enfants en extase devant de belles et gigantesques barbes à baba rose bonbon, je m’installe un peu à l’écart du flot de badauds et tout en décortiquant mon premier marron de la soirée, je me mets à observer la vie qui défile sous mes yeux. Soudain, je l’aperçois.

Une vieille dame, toute petite, au visage plissé de rides. Un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, elle marche à contre-courant de la foule, sans trop savoir où elle va. D’abord attirée par les barbes à papa, elle s’approche de moi sans rien dire et ne détache pas ses yeux de mes mains, ou plutôt de ce que je tiens dans mes mains (sourire). Elle ne dit pas un mot. Je lui propose de se servir, elle prend un marron et le met tout entier dans sa bouche. Je lui dis qu’il faut d’abord casser le marron, lui enlever la peau avant de pouvoir le manger.

Elle s’exécute. Maladroitement. Elle ne semble pas ou plus savoir ce qu’est une châtaigne… J’engage la conversation. « Je viens de perdre mon mari, me dit-elle dans un souffle. Nous venions de nous installer dans la région, il est mort quinze jours après. » Et comme si elle se parlait à elle-même, elle continue, le regard dans le vide. « Je suis sortie, mais je suis un peu perdue. » Je l’interroge sur ses enfants, sur sa famille, sur ses amis… « Je n’ai pas d’enfants », m’explique-t-elle. Puis, en me regardant droit dans les yeux, entre résignation et désespoir, elle ajoute: « Je suis seule au monde. » Terrible aveu. Extrême solitude.

Pour atténuer la tristesse ambiante, je lui parle de son âge. « Mon âge? Je ne sais même plus! » me répond-elle en éclatant de rire. « Ha si, je me souviens que je suis née en 1934. » Et nous voilà toutes les deux en train d’essayer de calculer son âge exact. « Alors, vous avez 92 ans? » lui dis-je. « Tant que ça? », m’interroge-t-elle. « Non, ce n’est pas possible quand même! » Nous tomberons d’accord sur 82 ans, ce qui n’est déjà pas si mal. Nous parlons de Noël, de sa vie passée à tenir des bars – « J’aurais tellement de choses à raconter… »-, de son avenir… « Vous savez, pour l’instant, je suis seule, finira-t-elle par me dire en guise de conclusion. Mais je vais vais trouver quelqu’un, je le sens! » Morale de l’histoire, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. C’est en tout cas ce que Roselyne, cette vieille dame qui paraissait si seule, nous enseigne aujourd’hui…

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