Le camion et les migrants


Ils marchaient depuis des jours. Ils ne savaient d’ailleurs plus depuis combien de temps. Poussés par la guerre et la faim, ils avaient quitté leur pays, payé plusieurs passeurs pour quitter leur terre, pour traverser la Méditerranée. Ils avaient navigué longtemps, ballotés par les vagues. Ils avaient cru mourir quand une nuit, la tempête s’était levée, transformant leur bateau en fétu de paille auquel ils s’étaient accrochés désespérément. Et puis, il y avait eu les patrouilles, la fuite du passeur qui les avait laissés là, dans ce bateau qu’ils ne savaient pas piloter. Ils avaient transformé les banquettes en rames et avaient réussi à atteindre la côte, sains et saufs. Pour ne pas attirer l’attention, ils s’étaient aussitôt dispersés. Ahmed, lui, était parti vers la montagne, portant le plus jeune de ses enfants sur son dos et tenant les deux autres par la main. Et depuis, ils marchaient, se cachant au moindre bruit suspect. Ils ne savaient pas où ils allaient. Du pays où ils étaient, ils ne connaissaient rien si ce n’est le silence qui y régnait. Le silence… Ils avaient oublié qu’il était si doux. Ils vivaient depuis si longtemps dans le bruit des bombes, des maisons qui s’écroulent, des balles qui sifflent… Ils marchèrent ainsi pendant des jours, se nourrissant des pommes flétries qui avaient résisté à l’arrivée de l’hiver, des quelques châtaignes et des noix qu’ils réussissaient à dénicher sous les feuilles mortes. Les enfants étaient épuisés. La nuit, Ahmed les couvrait de ses propres vêtements, mais le froid devenait de plus en plus difficile à supporter. Quand ils étaient repartis ce matin-là, il avait senti la lassitude de ses petits. Ils ne disaient rien, ne se plaignaient pas, mais il sentait leur épuisement. Alors, quand il tomba sur ce vieux camion abandonné au détour d’un chemin forestier, il ne put retenir un cri de joie. Le camion semblait les attendre. Aux herbes qui enserraient ses pneus, il devait être là depuis un moment. Sa carrosserie était intacte. La rouille avait remplacé la peinture d’origine, noyant l’engin dans son environnement. Ses deux phares intacts, tels deux yeux bienveillants, l’invitaient à se rapprocher. Ahmed n’aurait pu rêver mieux. Il monta dans la cabine, vérifia qu’il n’y avait aucun danger et fit monter ses enfants. Les sièges n’avaient pas résisté au temps, mais même défoncés, ils seraient plus confortables que le sol durci et gelé par le froid. Il entreprit de recouvrir le sol de feuilles et récupéra des branches de lierre pour calfeutrer les quelques trous qui surgissaient ici et là. Il installa ses enfants et partit à la recherche d’un ruisseau…

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