Le crabe


Il s’est invité une première fois. Elle l’a regardé d’un air un peu moqueur, certaine de de le faire repartir aussi vite qu’il était venu. Le crabe le lui a laissé croire, faisant mine de s’éclipser dès qu’elle a sorti sa batterie de traitements. Il lui a accordé quatre années de rémission. Quatre années qu’elle a passées à reconstruire son corps. Elle a fini par oublier les cheveux qui tombent, l’amaigrissement, les douleurs incessantes, les dégâts collatéraux des produits sensés exterminer celui qui allait devenir son plus fidèle compagnon. Et puis, il est revenu. Plus virulent que la première fois comme s’il voulait la punir d’avoir ainsi été éjecté d’un corps où il avait pris ses aises. Cette fois, elle ne se moqua pas et le traita avec déférence. S’il s’installait à nouveau en elle, c’est qu’il devait avoir une bonne raison pour cela. Elle tenta donc de percer son secret. Et une fois encore, elle parvint à l’éloigner. Les traitements avaient évolué, mais ils la laissèrent exsangue. Elle mit plus de temps que la première fois à se remettre et surtout à l’oublier. Elle le savait là, quelque part, à l’affut, prêt à réinvestir son corps dès que l’occasion se présenterait. Et elle avait raison. Le crabe l’aimait décidément trop. Il la laissa croire qu’elle n’entendrait plus jamais parler de lui, mais alors que la rémission semblait acquise, il rappliqua, accompagné d’un congénère parce que décidément, ce corps plein de vie ne pouvait continuer à le narguer ainsi. Ils s’installèrent d’autant plus confortablement qu’elle ne croyait plus en une éventuelle guérison. Elle savait maintenant ce qui l’attendait, les chambres stériles, l’humeur que la douleur fait changer, la colère, le corps qui se détériore, les sens qui s’évaporent, la fatigue qui annihile toute envie… Une de ses amies lui envoya une armée de flamandes roses pour dévorer ses crabes, mais elles non plus, elles ne réussirent pas à les faire partir. Elles pensèrent à les jeter dans une marmite d’eau bouillante et à les déguster avec délectation, mais ils ne se laissèrent jamais prendre au piège. Ils étaient plus forts, plus vigoureux que jamais et elle de plus en plus affaiblie. Peu à peu, son esprit s’échappait de ce corps qu’elle ne reconnaissait plus. Elle était là, mais déjà ailleurs, juste retenue par l’amour de ses proches. Les crabes avaient gagné la partie.

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