Le livre de philosophie (4)


La première page commençait par un extrait de « L’être et le néant », de Jean-Paul Sartre. L’inconnu l’avait écrit en lettres majuscules, comme pour s’imprégner de chaque mot employé par l’auteur. « Ainsi nous apparaît-il qu’aimer est, dans son essence, le projet de se faire aimer. D’où cette nouvelle contradiction et ce nouveau conflit: chacun des amants est entièrement captif de l’autre en tant qu’il veut se faire aimer par lui à l’exclusion de tout autre ; mais en même temps, chacun exige de l’autre un amour qui ne se réduit nullement au « projet d’être-aimé ». Ce qu’il exige, en effet, c’est que l’autre, sans chercher originellement à se faire aimer, ait une intuition à la fois contemplative et affective de son aimé comme la limite objective de sa liberté, comme le fondement inéluctable et choisi de sa transcendance, comme la totalité d’être et la valeur suprême. L’amour ainsi exigé de l’autre ne saurait rien demander : il est pur engagement sans réciprocité. » Lili se laissait porter par les mots. Son esprit joueur avait entamé un joyeux ballet qui l’entrainait vers les scénarios les plus fous. Cet inconnu était donc amoureux… Il est toujours curieux d’observer comment chacun s’approprie le sens d’un terme, d’une phrase, d’un texte. Un amoureux éconduit verra dans cet extrait le point d’orgue d’un amour contrarié. Un exalté y lira la définition parfaite de l’amour. Lili, elle, y sentait une quête. Peut-être parce qu’elle-même se sentait en quête. Une quête de sens autant que de certitudes. Elle quitta Sartre et revint à son inconnu. Si elle s’en tenait au blanc laissé après l’extrait, il avait réfléchi avant de reprendre le cours de sa rédaction. Son écriture laissait transparaitre quelques tremblements par endroits, comme des hésitations, mais paradoxalement, elle s’avérait très claire, très ordonnée sur l’ensemble du texte, avec des majuscules, des points sur les i, des marges respectées au cordeau. Comme si, malgré une évidente émotion, l’auteur avait tenu à préciser sa pensée, à la poser le plus justement possible sur la feuille blanche pour, but ultime, rester lisible pour celle ou celui à qui elle était destinée. Ce texte s’adressait donc à quelqu’un en particulier, et non au seul auteur. Lili se prit à imaginer à quoi pouvait bien ressemblait l’inconnu. Les tremblements pouvaient indiquer une maladie ou un âge déjà avancé. Ils pouvaient aussi être le signe d’un état émotionnel particulier. Lili se replongea dans la plume de l’inconnu. « Que suis-je venu chercher ici que je n’ai déjà en moi-même ? Une présence, une réponse, un indice… Juste un indice. Si seulement je trouvais cet indice qui me permettrait d’orienter ma quête… Je te cherche et tu n’es pas là. Partout où je crois te trouver, tu n’es pas là. Chaque jour qui passe, chaque minute qui s’égrène, tu n’es pas là. Chaque lueur d’espoir me renvoie à une autre lueur d’espoir qui, elle-même, me fait croire à la lumière de nos retrouvailles. Et pourtant, je ne trouve que la nuit. La nuit est froide ce soir. Froide de ma solitude et de ton absence. » Lili sentait l’émotion l’envahir. Quel qu’il fût, cet inconnu la touchait. Il fallait qu’elle le retrouvât. Peut-être y avait-il dans les documents qu’elle avait récoltés, les réponses à ses questions. Elle devait tout mettre en œuvre pour le contacter.

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