Le livre de philosophie (6)


Le lendemain, le soleil n’était pas encore levé quand elle ouvrit les yeux, mais la douce lumière de l’aube qui pointait son nez au travers des planches disjointes du volet, annonçait son arrivée imminente. Lili s’étira et pensa aux images qui avaient peuplé ses rêves. Il y était question d’un père qui cherchait sa fille… Elle avait été ce père toute la nuit, courant d’un point à un autre, prenant un chemin puis le délaissant au profit d’un autre avec, toujours, le même résultat : une impasse. Elle se leva d’un bond et passa une de ces robes d’été qui, si elles ne sont guère seyantes, ont l’avantage d’être légères et de couvrir une nudité que les bonnes mœurs imposent de dissimuler. Elle rit de ses propres réflexions et commença à se préparer un café tout en tentant, assez vainement il faut bien le dire, de penser à son programme de la journée. Elle mit de l’eau pour six tasses, – au vu de son état comateux, il lui faudrait au moins ça pour émerger -, du café à la louche parce que de toute façon, elle n’avait jamais su combien de cuillères mettre pour obtenir un bon café, et elle se jeta sur le canapé en soupirant, bien décidé à prolonger une nuit somme toute trop courte. Dehors, un oiseau s’était lancé dans une prestation digne des plus grands musiciens de ce monde. Il n’y avait pas un souffle d’air, pas d’autre bruit que le chant de cet artiste qui s’ignorait, sinon celui de la cafetière qui avait commencé à tousser avant de se mettre à livrer son nectar noir et odorant. Lili ferma les yeux et visualisa chaque goutte que la machine, bénie des endormis du matin, transmutait d’eau en breuvage salvateur. L’odeur du café avait peu à peu empli la pièce. Le toussotement de la cafetière annonça soudain la fin de l’attente. Lili se leva, se servit une grande tasse et, avant même de s’assoir, trempa ses lèvres dans le nectar brûlant. Ah cette première gorgée de café… Une véritable bénédiction! Elle s’assit, la tasse à la main et regarda la photo restée là où elle l’avait laissée la veille. Elle posa sa tasse et prit le cliché dans ses mains. Son regard s’attarda sur le visage de l’homme. Il semblait la regarder, comme si il avait voulu lui dire quelque chose. Elle reprit le cahier. Il y avait forcément un indice qui allait le conduire jusqu’à lui. A la deuxième page, un numéro de téléphone avait été inscrit dans la marge et entouré d’un trait presque rageur. Elle prit son mobilis et tapa le numéro. Elle n’avait pas réfléchi. De toute façon, que risquait-elle ? Au pire, de se faire éconduire, au mieux de trouver réponse à ses questions. Une première sonnerie se fit entendre, puis une seconde. Au moins, ce numéro n’était factice. Elle laissa sonner. Rien. Même pas une annonce de répondeur. Elle finit par mettre fin à l’appel et reprit le cahier, tournant les pages jusqu’à trouver un nouveau numéro. Celui qui avait écrit en avait essaimé à toutes pages, comme autant de petits cailloux blancs sensés conduire le lecteur jusqu’à lui. Elle composa le second numéro. Cette fois, une voix lui répondit tout de suite : « Oiga ! Que puedo hacer para usted ? » Lili resta interdite. Elle avait étudié l’espagnol à l’école, mais ne l’avait guère pratiqué. Elle lança un timide « Excusez-moi, je me suis trompée de numéro » et raccrocha précipitamment. Un rapide d’œil à l’horloge lui rappela qu’elle travaillait et que son patron n’allait guère se laisser attendrir par l’heure espagnole. Elle se précipita dans la salle de bain et remit à plus tard ses suppositions.

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