Le piano


Quand on entre dans la pièce, on ne voit que lui. Un magnifique piano à queue. Puis, une fois assis dans l’un des confortables canapés de la pièce, on l’oublie. Il redevient un meuble comme les autres, témoin silencieux des relations qui se nouent, des confidences qui s’offrent, des rires qui ne manquent jamais de jaillir. Pourtant, ce soir-là n’est pas un soir comme les autres. Marie-Christine, une pianiste de renom, s’est invitée. Dans le vaste salon éclairé de lumière tamisée, une quinzaine de personnes. Certaines ne se connaissent pas, d’autres ont déjà eu l’occasion de se rencontrer. Seul point commun entre toutes, la douce et accueillante hôtesse des lieux qui virevolte de l’un à l’autre, aux petits soins des invités qu’elle a triés sur le volet. Chacun ayant pris place sur l’un des sièges mis à disposition, la concertiste embarque alors l’assemblée dans un grand voyage au cœur du baroque. « Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints ; promener mon esprit par petits desseins ; chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise ; méditer à loisir ; rêver tout à mon aise ; ouïr comme en songeant la course d’un ruisseau ; employer une heure à me mirer dans l’eau ; écrire dans les bois ; composer un quatrain sans songer à le faire… » La soliste du jour, tout en racontant ce siècle du baroque si riche et si particulier, invite chaque invité à lire un des textes qu’elle a préalablement choisis, ponctuant les interventions de courts moments au piano. La soirée est douce, le temps suspendu, la connivence parfaite. « Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage et la mer est amère et l’amour est amer. L’un s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer car la mère et l’amour ne sont point sans orage. Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage. Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer, qu’il ne se laisse pas à l’amour s’enflammer et tous deux, ils seront sans hasard de naufrage. La mère de l’amour eut la mer pour berceau. Le feu sort de l’amour, la mère de l’eau, mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes. Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux, ton amour qui me brûle est si fort douloureux que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes. » Tristan L’Hermite, Pierre de Marboeuf, François de Malaval… Les auteurs, les textes se succèdent, un siècle se déroule sous les yeux de l’auditoire attentif. Puis vient le temps du partage festif. Le piano semble voué à retrouver son rôle passif de meuble. Que nenni ! Il devient le centre de la tablée, animé par les doigts agiles et passionnés de la concertiste qui fait revivre de grands classiques de la chanson française repris en cœur par tous les invités. Le vin coule à flot, la table est bien garnie et les cœurs ouverts à l’unisson. Miracle de la relation humaine qui, grâce à l’initiative d’une âme altruiste, permet à des personnes qui, peut-être, ne se seraient jamais rencontrées, de parcourir ensemble un petit bout de chemin qui restera à jamais gravé dans leur cœur.

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