Le repas

 

« Cela faisait maintenant dix mois que Laurence luttait, qu’elle tenait le cancer à distance. Christine avait eu le temps de s’y habituer. La maladie de son amie ne l’obsédait plus comme au début. Elle y pensait souvent, mais parvenait à vivre à côté. Elle ne rêvait presque plus d’elle. Pourtant, cette nuit-là, Laurence était revenue la hanter. Elle était allongée sur son lit, les mains croisées sur son ventre, d’une pâleur déjà cadavérique, et lui disait : « Je me meurs. » Ce à quoi Christine répondait le plus naturellement du monde : « Prends bien soin de toi. » L’absurdité de la situation l’avait fait se réveiller brutalement. Comment pouvait-on dire « prends soin de toi » à quelqu’un en train de mourir ? Si le rêve n’avait pas encore été si présent, Christine aurait souri, ri d’elle-même. Dans ce genre de situation, son côté cartésien essayait toujours de prendre le dessus.

Comme à chaque fois qu’elle faisait des rêves de ce genre, son cœur battait à tout rompre. Elle soupira et laissa tomber sa tête sur l’oreiller. Elle pensa à Laurence. Il ne pouvait s’agir que d’elle. Et pourtant, son amie se battait avec une telle énergie, elle avait repoussé tant de fois cette mort mille fois annoncée. Christine sentit les larmes lui monter aux yeux. Laurence était « entre deux mondes » depuis si longtemps déjà. Qu’est-ce qui pouvait bien la retenir encore ?

Christine respira profondément. Son cœur avait retrouvé son rythme habituel, mais elle ne pouvait chasser les phrases de son esprit.

Quelques jours plus tard, un message tombait sur son téléphone portable : « J’aimerais bien manger au restaurant. Tu peux réserver et venir me chercher ? » Auparavant, les deux femmes avaient bien convenu de déjeuner ensemble, mais chez Laurence. Christine se réjouit de ce changement de programme. Se retrouver dans un lieu neutre allait leur permettre de profiter du moment et d’échanger en toute quiétude.

 

Ce repas, elles ne l’avaient même pas imaginé en rêve. Et pourtant, il s’était imposé de lui-même, comme si les deux femmes, tacitement, avaient attendu d’avoir recouvré la paix pour se retrouver.

Ces dernières semaines, elles étaient allées de malentendus en malentendus. Il y avait même eu des éclats de voix. « Je te demande juste un peu de compassion, avait écrit Laurence à Christine à la suite d’un échange un peu vif. Dans mon état, je n’ai pas besoin de ça ! » Ce à quoi Christine avait répondu du tac au tac : « Bien sûr, tu es malade. Bien sûr, tu as besoin qu’on te comprenne, mais il y a aussi autour de toi des gens qui souffrent et qui, eux aussi, ont besoin de ta compassion. Tu n’as pas le droit de les traiter, de me traiter ainsi. » Elles géraient la maladie comme elles pouvaient et cela ne se faisait pas sans heurts.

Mais, aujourd’hui, tout cela appartenait au passé. Elles étaient assises à la même table, savouraient le même plaisir de se retrouver et d’échanger autour d’un bon repas. Comme avant le cancer.

Leur joie avait d’ailleurs étonné le serveur. « Vous fêtez quelque chose en particulier ? » s’était-il enquis doucement. « Nos retrouvailles ! », avaient-elles répondu de concert, en échangeant un regard complice.

Le moment était d’autant plus précieux qu’il était rare. Elles le burent jusqu’à la lie, avec délectation. Christine, rattrapée par sa conscience professionnelle, pensa un moment écourter ce moment de plaisir, mais se laissa bientôt happer par la douceur de l’échange. Elles parlèrent de tout. De leur amitié, des étapes qu’elles avaient dû surmonter ces derniers mois, de cette maladie qui les poussait à s’interroger sur leur vie, leurs joies, leurs souffrances et même leurs rêves. Elles avaient commandé un menu gastronomique, des mets fins, un bon vin. Et bien que rassasiées depuis longtemps, elles mettaient un point d’honneur à terminer le repas. Le cancer avait fait perdre à Laurence le goût des aliments. Le fonctionnement de ses papilles s’étant considérablement amoindri, sa mémoire culinaire avait pris le relais et lui permettait d’apprécier les plats qu’on lui servait. Elle mangeait lentement, mastiquait longuement pour permettre à son corps d’assimiler la nourriture.

En quittant le restaurant, les deux femmes décidèrent de rentrer en longeant le bord de mer. Elles n’avaient échangé aucune parole, mais une fois encore les choses s’étaient imposées. « Tu peux rouler doucement ? » demanda Laurence d’une voix presque inaudible. Christine obtempéra. Le vent caressait le visage de son amie qui, totalement offerte à la magie de l’instant, avait fermé les yeux. Il fouettait ses cheveux, lui redonnant cette liberté que la maladie lui avait enlevée. « Quel bonheur, soupira Laurence. Quel bonheur ! » Christine ne disait rien. Elle observait son amie, convaincue que cette image se superposerait désormais aux traits, creusés de souffrance, de ces derniers mois. Elle savait que ce visage offert au vent et aux doux rayons du soleil resterait à jamais gravé dans sa mémoire.

La mer était un peu agitée. Une petite houle lui donnait ce mouvement que Christine adorait. A cet endroit, quelques mois auparavant, alors qu’elles se promenaient sur le sentier aménagé en bord de mer, les deux femmes avaient pu observer, de longues minutes durant, une mère dugong jouer avec son petit. « C’est un bon présage, avait dit Laurence, déjà très affaiblie par le traitement, mais encore déterminée à se raccrocher à tous les espoirs. ça ne peut être qu’un bon signe. » C’était à la suite de ce repas et de cette balade en bord de mer qu’elles avaient décidé d’écrire le livre qui raconterait leur histoire. Christine en avait déjà jeté quelques bribes sur des feuilles éparses comme on se débarrasse d’objets trop lourds à porter, pour se libérer des émotions qui la submergeaient. Là, une autre aventure commençait. L’écriture à quatre mains de leurs parcours d’abord fusionnels, puis parallèles et enfin complices. » Extrait de « Aide-moi à Partir », Christine Allix.

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