Le restau


Un petit restau, dans une ville du Limouxin, sur une place soudain éclairée par deux rayons de soleil quasi miraculeux. Une déco hasardeuse avec des plaques de rue au nom improbable du fait du lieu, un coin VIP qui tient de la cabane du jardin, un comptoir encombré de vaisselle salle non débarrassée. Dans la petite salle de sept tables, cinq clients : un homme en longue conversation avec son ipad et deux couples, l’un qui échange à voix basse en anglais et un autre qui s’est approprié les lieux et se croit seul au monde. L’homme et la femme parlent fort, la femme surtout. Elle fait profiter tous les convives du jour de sa brillante conversation.
– Je n’arrive jamais à arrêter mes pensées !
Ses paroles non plus visiblement puisqu’elle ne s’arrête pas une seconde tout en dévorant le plat du jour, un coq au vin débordant de frites huileuses d’un côté et de salade à la vinaigrette de l’autre. La bouche pleine, elle interpelle soudain le serveur d’une voix stridente.
– Monsieur, monsieur, je peux avoir une serviette ?
L’homme, maigre et dégingandé, les cheveux ramenés en arrière en queue de cheval, n’a visiblement aucune envie de servir. Il lui répond d’une voix laconique sans bouger de son comptoir.
– Elle est devant vous.
La femme s’énerve. Il n’y a aucune serviette sur la table, elle en jure ses grands dieux. En désespoir de cause, elle prend un bout de nappe en papier et continue sur sa lancée. Entretemps, elle a quand même réussi à avaler sa bouchée…
– Où, devant moi ? C’est ça la serviette ?
Cette fois, le serveur perd patience.
– Mais non, là, devant votre nez ! Regardez dans votre verre !
Et là, elle découvre la fameuse serviette, noire comme la colère qui gronde chez son interlocuteur…
– Ah oui, je suis bête, je vois pas le noir !
La femme s’est remise à engloutir son coq au vin, prenant les os à pleines mains et ne laissant aucun soupçon de viande dessus. Elle est toute vêtue de… noir ! De là à dire qu’elle ne se voit pas… En tout cas, c’est sûr, elle ne s’entend pas ! Le déjeuner se termine. Le serveur vient desservir et sans doute encouragé par ma discrétion, entreprend de m’expliquer le pourquoi des plaques de rue.
– Vous voyez, celle-là, c’est rue des pêcheurs parce que le mur rejoint la rivière.
Cela peut s’entendre puisqu’effectivement, l’Aude n’est pas loin…
– Là, c’est rue de la plage parce que le mur longe la place.
L’explication commence à devenir plus difficile à suivre, mais je reste concentrée…
– Et là, c’est place des fainéants, parce qu’au croisement de ces deux rues, on arrive vous savez où !
Le où en question désigne la mairie. Les employés apprécieront ! Lui n’a que faire de mes pensées. Il est parti me chercher un livre qu’il a écrit lui-même. J’avoue que je m’attends un peu au pire, mais je fais celle qui s’intéresse.
– C’est l’histoire et la vie du restaurant vues par l’amour de ma vie !
J’en serais presque émue jusqu’à ce que je découvre que l’amour de sa vie est un chien qu’il a pris dans toutes les positions et situations possibles et qu’il a doté de pensées aussi lumineuses que « Pas envie de travailler aujourd’hui » (sic) ou « Faut pas me casser les pieds ! ». Je tourne quelques pages par politesse puis règle la note, non sans avoir souri au petit mot qui trône au-dessus des bouteilles : « Pas la peine de gueuler, le barman est sourd ! » La vie est décidément un terrain d’observation sans limite…

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