Le vieux monsieur


Il pleut ce matin-là. Un crachin tenace que le vent transforme en petites rafales. Il ne fait pas froid, mais l’humidité s’immisce partout. Tout est gris. Le ciel, les maisons, même le visage de gens qui s’enfoncent dans leurs manteaux pour tenter d’échapper aux gouttes et qui foncent, tête baissée, pressés de se mettre à l’abri. Personne ne regarde personne. Les regards ne fuient pas, ils se limitent à l’objectif du moment : rejoindre la voiture ou la maison qui permettra de ne pas trop se mouiller. Au bout de la rue, une maison. La seule dont les volets soient ouverts à cette heure. Et à travers les carreaux d’une fenêtre, une lumière allumée. Je n’ai pas pris rendez-vous, mais je me lance et je sonne à la porte. Un vieux monsieur aux yeux tout étonnés m’ouvre. Il est en robe de chambre, bien réveillé, mais pas encore opérationnel. Il a le visage doux et heureux de ces grands-pères qui ont bien rempli leur vie. Il me reconnait pour m’avoir parlé quelques minutes la veille et me serre la main chaleureusement avant de me faire entrer. La maison est à l’image du maître des lieux, accueillante et chaleureuse. Sur le buffet, des photos de toute sa famille. Ses enfants, ses petits-enfants… Nous évoquons ses vingt ans dans la commune. D’abord sérieux, son regard se met à briller de malice quand je l’invite à me raconter quelques anecdotes croustillantes. Puis vient le temps des photos. Il part dans une chambre à côté chercher des enveloppes où il les a précautionneusement rangées. Une dame tousse. Au son de sa voix, je pressens une personne malade. Le vieux monsieur revient s’asseoir en face de moi. A ma muette interrogation, il répond : « Ma femme ne peut plus quitter son lit, mais vous savez, elle a toute sa tête ! » Je le sens attentionné et plein d’amour. « En décembre, cela fera 70 ans qu’on est mariés », me dit-il, ajoutant tout doucement, comme s’il craignait de fâcher la Faucheuse : « Pour l’instant, ça fait 69 ans et trois mois que l’on vit ensemble. » Puis il me tend ses photos et je regarde sa vie s’écouler sous mes yeux. Le rugby, le syndicat viticole, le travail agricole… Il n’est plus avec moi, mais dans ce temps qui n’est plus. Et je plonge avec lui. Chaque photo, qu’il tient de ses mains ridées comme un trésor, lui rappelle un souvenir précis. Il sourit, se moque gentiment de lui, se parle à lui-même. Il m’a oubliée. Enfin, je le crois car, plusieurs fois, il lèvre son regard vers moi, comme pour percer mes pensées. En ce moment hors du temps, nous sommes complices et heureux du partage en cours, excités comme deux enfants qui regarderaient par le trou d’une serrure un spectacle interdit. Nous parlerons ainsi de longues minutes. Mais je ne peux rester plus longtemps, d’autres rendez-vous m’attendent. Je me lève, il me raccompagne jusqu’à la porte et me serre longuement la main. Je quitte à regret ce nid douillet et accueillant. La vie ne vaut décidément que par les rencontres que l’on fait. Paisible vie à vous et à votre épouse, mon doux monsieur.

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