Le vieux vigneron


Il a la voix un peu bourrue de ces hommes de la terre, le visage ridé comme un parchemin où se dessinent les chemins d’une vie laborieuse, la peau brunie par le soleil. Sa poignée de main est franche et ferme. Il ne sait pas pourquoi je veux le rencontrer, mais ne semble pas s’en émouvoir. Il m’invite à m’assoir dans un fauteuil tandis que lui s’installe sur une chaise qu’il place juste devant moi. Alors, seulement, il me regarde. Son regard m’ausculte, me détaille, plonge au plus plus profond de moi. Je le laisse prendre ses marques, appréhender qui je suis. Nous sommes dans son bureau. Chaque chose à la place qu’il un jour choisie. Au mur, des portraits d’enfants, de petits enfants. La porte-fenêtre donne sur les vignes. Des vignes à perte de vue. J’entame la conversation. Sur la pointe des pieds. Je sens qu’il ne faut pas le brusquer. Le buste légèrement avancé vers moi, les mains croisées devant lui, il répond sans se faire prier. Sans se livrer non plus. Sentant qu’il m’échappe, qu’il ne me livrera pas l’essence de ce qu’il est, je lui demande de me confirmer la vente de ses terres. Je sais, je sens, que le sujet le préoccupe. Il tente de m’offrir sa résignation sur un plateau, mais le cœur n’y est pas. Son cœur est dans ces vignes dont, faute de successeur familial, il a dû se séparer. Il a changé de position. Un coude appuyé sur un genou, le menton posé dans sa main, son regard s’est fait lointain. Nostalgique. Triste aussi. « Mes parents ont travaillé toute leur vie pour ça. Je le démolis aujourd’hui. Je ne peux pas faire autrement. » Le silence s’installe. Je n’ai pas besoin de ses mots pour recevoir ce qu’il ressent. Il parle alors de la machine qu’il avait inventée à 14 ans « pour travailler le cordon » et qu’il n’a pu faire breveter, de la mécanisation et du désherbage qui ont permis à la viniculture de survivre, du manque de rentabilité et de la concurrence des pays d’Amérique du Sud qui sont en train de la tuer, de l’hectolitre de vin qui, autrefois, permettait de payer 23 heures d’ouvrier et qui aujourd’hui n’en paye plus que 5… Il n’a pas bougé. Je ne sens pas de révolte en lui, juste la tristesse d’un homme qui aime passionnément sa terre, sa vigne, son vin et qui, l’âge aidant, a choisi de tourner la page. Un tracteur de vigne s’est arrêté devant la barrière. Nous nous levons de concert. Je le remercie du temps consacré et des informations données. « Essayez d’en tirer profit », me répète-t-il plusieurs fois avant de me raccompagner à la porte. Avant de monter dans ma voiture, je regarde ces vignes qui, demain, seront exploitées par une autre personne, qui feront naître d’autres espoirs. La vie est un éternel recommencement. Les témoignages des anciens permettent d’en cercler toute la réalité.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *