Les larmes de Marie-Rose


– Je peux voir votre mère ?
L’homme me toise de la tête aux pieds, me lance un « je vais la chercher » avant de me claquer la porte au nez. Il pleut ce matin-là et je viens d’essuyer refus sur refus. Je souris d’une situation qui finit par ne plus m’étonner tant elle se répète. La porte s’ouvre de nouveau. Une vieille dame aux cheveux blancs et au visage doux m’ouvre, le regard interrogateur. Son fils reste derrière elle, comme pour la protéger d’un éventuel problème. Je lui explique la raison de ma venue. Nous convenons de nous retrouver dans l’après-midi.
A l’heure dite, je sonne. Elle me fait entrer dans la cuisine, son fils encore à proximité. C’est une cuisine qui lui ressemble. Simple, sans artifice, modeste et accueillante. Et elle commence à répondre à mes questions. D’abord timidement. Femme réservée, elle n’aime pas parler d’elle. Elle finit par prendre confiance et me parle de sa jeunesse, du temps qui passe, des gens qui partent… Sa voix est douce, ses gestes d’une harmonie parfaite. Je lui demande si elle a des photos. Elle retient un refus puis se dirige vers sa chambre. Son fils, revenu dans la pièce entretemps, tente de l’en dissuader, m’indiquant qu’il m’en enverra. Elle ne l’écoute pas, elle veut partager ses souvenirs avec moi. Son fils tente de la convaincre.
– Mais tu ne sais où elles sont, laisse, on le fera ensemble.
La vieille dame revient avec un sac. Elle sort de vieilles photos précautionneusement rangées dans de vieilles enveloppes jaunies par le temps. Elle est debout face à moi. Je sens l’émotion l’envahir. Elle me tend des clichés, m’explique à quoi ils correspondent. Le débit de sa voix s’est accéléré comme si elle voulait rattraper ce temps révolu. Ses mains tremblent un peu de ces souvenirs qui soudain ressurgissent de sa mémoire. Le moment est unique. Son fils nous a laissées. Il ne veut pas voir sa maman pleurer. La voix de Marie-Rose s’est faite plus douce encore, presque imperceptible. Elle parle de sa famille, de ses amis qui ne sont plus là. Des larmes perlent aux coins de ses yeux, sa voix s’enroue, puis elle ne dit plus rien. L’émotion est trop forte. Je voudrais la serrer dans mes bras. Je me contente de la regarder, de découvrir les photos qu’elle me montre. Je me laisse transporter avec elle, par elle, dans ce temps que je n’ai pas connu et que demain, il me faudra raconter. Puis, elle reprend doucement les clichés qu’elle a étalés devant moi, les range dans les enveloppes et referme le sac. Et là, d’un regard presqu’affectueux, elle me dit, des sanglots dans la voix :
– Je m’étais promis de ne jamais rouvrir ce sac. Je viens de perdre ma sœur et c’est une partie de ma vie qui s’en est allée. J’étais très proche d’elle.
Je me lève pour partir, elle m’accompagne jusqu’à la porte. Quand je lui tends la main pour la saluer, elle la prend dans les siennes et la serre longuement. Nous ne disons rien. Nos regards parlent pour nous. Ils disent notre reconnaissance mutuelle. Elle d’avoir pu replonger dans ce qui a été sa vie, moi d’avoir pu partager ce moment.

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