Les mots des autres


Trop de mots en tête. Trop de mots des autres à écouter, à conserver, à dorloter jusqu’à ce qu’ils se transforment en phrases et en histoires. Et l’impensable. Elle d’habitude si à l’aise à l’écrit, qui ne parvenait plus à se faire comprendre. Pire, qui allait de malentendus en malentendus. A force d’accueillir les mots des autres, elle en avait perdu les siens. Il suffisait qu’elle se mît à écrire en son nom pour que les mots se précipitassent tous en même temps et tel un ouragan, balayassent tout sur leur passage. Les personnes à qui elle les adressait fuyaient alors, effrayés par tant de puissance. Elle ne maitrisait plus rien, découvrant que l’esprit ne peut ingurgiter, ne peut contenir à l’infini les mots des autres sans impact sur soi. Les mots avaient pris le contrôle. Ils disaient blanc quand elle voulait dire noir, criaient amour quand elle pensait affection, se faisaient durs quand elle se voulait douce… Alors un matin, elle prit tous ces mots encombrants qui ne lui ressemblaient pas et elle les mit dans un grand sac. Elle partit à la plage et les jeta à la mer en se disant que celle-ci, dans sa grande générosité, saurait quoi en faire. La mer les avala sans broncher et lui offrit en échange de belles vagues joueuses et joyeuses qui lui remirent les idées en place et le moral au beau fixe. Elle comprit ce jour-là qu’à écrire la vie des autres en continu, on en oublie souvent d’écrire la sienne…

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