Les trois chats


Ils étaient trois. Trois chats de couleur et de tempérament différents : un blanc tacheté de roux et de noir sauvage comme pas un, un roux tacheté de blanc à l’autorité affichée et un gris tacheté de blanc sage parmi les sages. Ils dormaient paisiblement quand ils avaient soudainement vu débarquer en trombe la visiteuse… Une tornade n’aurait pas fait plus de vent ! Le sauvage était tout de suite monté au créneau.
– Oh non, la revoilà ! Adieu la tranquillité !
L’invitée du jour s’était ruée vers leur maitresse adorée et n’aurait même pas pris le temps de se poser si celle-ci ne l’avait obligée à s’assoir sur une des deux chaises longues qui trônaient sous les arbres. Mais même là, elle ne parvenait pas à rester en place. Ce qui eut le don de rendre perplexe le sage…
– On lui dit ou pas ?
– Tu veux lui dire quoi ? Regarde-là, elle ne nous a même pas vus !
– Pff, mais qu’est-ce que vous vous occupez de cette affolée du bocal ! Laissez-moi dormir !
Les trois compères avaient passé l’après-midi à se chauffer aux premières chaleurs du printemps. Ils s’étaient posés sur la pierre réchauffée par les rayons de soleil et s’étaient laissé vivre comme savent si bien le faire ceux qui ont compris le sens de l’essentiel. Les gazouillis des oiseaux, loin de les incommoder, les avaient bercés de leur douce harmonie. Il avait fallu que l’intruse arrivât pour bouleverser ce calme olympien. Le sage ne pouvait se résoudre à laisser les choses en l’état.
– Qui se dévoue pour lui dire de se calmer ?
Ses deux compères ne voyaient pas l’intérêt de bouger.
– ça va pas la tête ! Rien que de s’approcher d’elle, elle va me décoiffer ! T’as pas vu le vent qu’elle fait en s’agitant comme ça ?
– Bon allez, vous avez gagné, j’y vais ! J’en ai autant marre de la voir se démener dans tous les sens que de vous entendre vous plaindre sans rien faire !
Le sage descendit alors du promontoire où il s’était posé et avança à pas de velours, avec une lenteur qui contrastait avec l’agitation de l’invitée.
Il se dirigea vers elle, s’arrêta à distance raisonnable, s’assit sur son derrière et la fixa de ses grands yeux bleus et profonds.
– Ne sais-tu donc pas que la vie est courte pour qui ne cesse de s’agiter comme tu le fais ? Ne sais-tu donc pas apprécier la douceur du premier rayon de soleil, la sérénité d’une pause bucolique, la légèreté d’un chant d’oiseau, la mélodie du vent dans les feuilles?
Contre toute attente, l’intruse s’était figée, littéralement fascinée par le regard de ce chat peu commun, tant par la longueur de ses poils que par leur couleur. Le chat continuait son monologue.
– Où crois-tu aller en courant comme tu le fais, sans prendre le temps de respirer, de t’hydrater, de de régénérer ? Après quoi cours-tu ? La vie est tout sauf une course contre la montre. La vie, ta vie mérite que parfois, tu cesses tout mouvement, toute réflexion, toute agitation. Prend le temps de te mettre à l’écoute de la nature. Laisse ton corps et ton esprit se mettre au diapason et tu verras que la vie, ta vie n’aura pas la même saveur.
Gagnée par le calme de son silencieux interlocuteur, la visiteuse s’allongea sur sa chaise longue et ferma les yeux. Elle déposa sur les nuages sa fatigue et ses préoccupations de la journée. Alors seulement, elle entendit le coloré chant des oiseaux. Alors seulement elle sentit la douce chaleur du soleil. Les chats qui n’avaient pas bougé de leur place jusque-là, vinrent alors la rejoindre et se glissèrent contre elle. Le sage avait gagné la partie. Il avait ramené le calme là où il n’y avait que chaos, rassemblé là où il n’y avait que dualité. A l’impossible nul n’est tenu dit-on, mais parfois, un geste, une parole, un regard peuvent changer bien des choses. Encore faut-il y mettre la conviction et le désintéressement nécessaires…

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