Mettre l’esprit et le corps en phase…


Il ne la voyait pas, il la sentait seulement. Son parfum fleuri, sa douceur… Comme il aurait voulu capter son regard… Depuis qu’il avait perdu la vue, c’est ce qui lui manquait le plus, le regard des personnes qu’il croisait. Il aimait tellement lire dans leurs yeux ce qu’ils étaient… Et pourtant, son regard à lui l’avait souvent trahi, faisant fuir les personnes qui se risquaient à plonger dans le reflet de ses peurs et de ses atermoiements. Mais ça, il l’avait oublié. On ne retient que ce qui nous arrange…
Avant son accident, il se fiait beaucoup à ses yeux, trop sans doute. Aujourd’hui, il devait faire appel à ses autres sens. Sa mémoire, visuelle et olfactive, l’aidait beaucoup. Son imagination fertile et son pouvoir de visualisation aussi. Quand il sentait les rayons du soleil sur son visage, il savait mettre une image dessus sans aucune difficulté. Il pouvait identifier une fleur à son odeur et la voir comme s’il avait encore ses yeux. De la même façon, il « voyait » les personnes aimées aussi sûrement qu’avant. Le problème venait des personnes jamais rencontrées.
Au début, il avait tenté d’agir comme avant, en laissant agir son esprit en toute impunité, se laissant guider par lui comme on s’en remet à la canne sensée détecter les obstacles. Et il se trompait à chaque fois, son esprit fonctionnant sur des peurs et des schémas totalement erronés désormais du fait de sa cécité et de sa nouvelle vie.
A force d’échecs et de déceptions, il s’était d’abord isolé dans sa bulle, se disant que décidément, le monde était trop agressif et trop violent pour lui, que personne ne pouvait le comprendre et que la meilleure façon de vivre heureux était de ne pas se confronter à la réalité.
Mais il aimait la vie. Son seul monde ne pouvait lui suffire. Comme un enfant qui se risque à sortir des jupes de sa mère malgré sa peur, il avait ouvert la porte. Celle du jardin d’abord parce que même s’il devait en ré apprivoiser les contours, il restait protégé du monde. Et la nature, il en était persuadé, ne lui voulait pas de mal, ne pouvait lui faire du mal. Cette première approche concluante le poussa à aller plus loin. Il se risqua à plonger dans la réalité sans toutefois aller jusqu’à la relation humaine, beaucoup trop complexe pour lui encore.
Et Elle était arrivée dans sa vie, presque incognito. Ils s’étaient croisés par hasard et ils avaient commencé à échanger quelques mots. Il avait posé un visage sur ses mots, puis des expressions sur ses intonations. Des sentiments étaient nés. Privé d’amour et d’épanouissement par son esprit qui lui répétait de ne pas s’exposer, il restait dans la confusion de ces sentiments. Amitié, attachement, amour… Il ne savait faire la distinction, préférant tout mettre sous l’étiquette « amour inconditionnel ». Facile, pratique et surtout sans risque pour lui.
Ce matin-là, Elle lui avait donné un vrai rendez-vous et il ne savait comment l’aborder. Son esprit avait commencé à échafauder tout un tas de stratégies et d’hypothèses qui, il le sentait bien, allaient encore le mener au mur.
Quand elle lui parla, il ferma les yeux. Curieux pour quelqu’un qui ne voyait pas, mais il avait le sentiment que même sans ses yeux, il continuait de fonctionner comme avant et il n’en avait pas envie. Il ne voulait pas passer à côté de lui encore une fois, à côté de cette femme qui lui avait ouvert sa porte. En fermant ses yeux, il refermait aussi et surtout la porte de son esprit, décidant de ne se laisser guider que par son seul corps, ses seules envies, ses seules perceptions. Et la magie opéra.
Quand il effleura son visage, quand il caressa sa main, il sut qui elle était. Il ressentit à quel point leurs peaux se parlaient, combien leurs corps s’appelaient et il laissa faire. Il laissa la magie opérer.
Souvent, on laisse tellement l’esprit prendre le pouvoir qu’on se prive d’être soi, de vivre les choses comme on les ressent, de jouir des plaisirs de la vie et de la rencontre. L’esprit, parce qu’à certains moments de notre histoire, nous sauve du pire et nous aide à survivre, n’est et ne doit rester qu’une partie de nous-mêmes. Le travail d’une vie, pour beaucoup, est de le ramener à sa juste place et de laisser les autres parties de notre être, dont le corps, s’exprimer librement.

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