Nombrilisme


Elle ne se rappelle plus depuis combien de temps elle est accrochée à ce mur, mais elle n’en peut plus. On l’a mise là, dans un coin du magasin et elle attend. Elle voit les clients entrer et sortir sans qu’ils lui jettent le moindre regard. Elle voudrait au moins pouvoir entendre son tic-tac qui lui prouverait qu’elle est encore en vie, mais la patronne du magasin n’a même pas eu l’idée de changer ses piles, elle a juste posé un miroir en vis-à-vis. Alors, notre pendule solitaire passe donc son temps à se regarder, à réfléchir sur elle, sur sa vie, sans se douter qu’il existe autre chose au-delà de son propre reflet. Miroir, oh mon miroir… A se regarder ainsi à longueur de journée, elle se trouve plutôt belle d’ailleurs, avec son charme désuet, ses chiffres romains qui lui confèrent toute la sagesse du monde, et ses grandes aiguilles effilées qui ne doutent jamais du mouvement à suivre. D’indiquer le temps qui passe l’a toujours confortée dans le fait qu’elle connaissait l’essence des gens même mieux qu’eux-mêmes. Comment pourrait-il en être autrement puisque personne ne lui a jamais le contraire, jamais rien dit d’ailleurs. Le monde, son monde tourne autour d’elle, se limite à elle-même puisqu’elle n’a pas d’autres perspectives. Accrochée à ce mur, condamnée à ne voir que son image, comment aurait-elle pu imaginer ou même concevoir qu’il pouvait y avoir d’autres mondes que le sien ?
– Tu devrais changer ton angle de vision…
La pendule sursaute. Mais qui peut bien lui parler ?
– Arrête de te torturer et ouvre les yeux. C’est moi qui parle. Moi, le miroir. Là, en face de toi. De toute façon, il n’y a que moi pour l’instant, dans ton monde, en dehors de toi.
– Mais tu parles ???
– Si tu savais écouter, tu m’aurais entendu depuis longtemps !
La pendule se met à bouder. Mais pour qui il se prend ce miroir donneur de leçons ? Elle ne lui a rien demandé ! Le miroir sourit intérieurement. Il en a du travail devant lui pour éveiller cette petite pendule même pas arrivée au stade de l’adolescence !
– Quand je dis changer ton angle de vision, je dis juste qu’il te faut arrêter de croire que tu es seule au monde.
– Mais comment je pouvais le savoir puisque je ne peux pas bouger et que je suis condamnée à me regarder à longueur de journée !!!
– Chuuuuut, petite pendule, arrête de t’énerver. Oui tu es condamnée à voir ton image, mais ton image se reflète bien en moi, non ? Si je n’existais pas, tu ne verrais pas ton image. As-tu seulement perçu ma présence ? T’es-tu demandé une seule seconde comment j’allais, moi, ce que je ressentais ? Crois-tu que c’est drôle pour moi aussi de rester là, accroché à ce mur, avec pour seule compagnie directe, une pendule qui n’arrête pas de parler d’elle ?
– Mais je ne savais pas que tu existais…
– C’est en ça qu’il te faut changer ton angle de vision, non plus le diriger vers toi seulement, mais vers tout ce qui t’entoure.
Tandis qu’ils échangeaient, une femme s’arrêta à la hauteur du miroir et appela la patronne du magasin.
– Vous pouvez me le décrocher ? Il ira très bien dans mon salon.
La pendule se met à sangloter.
– Mais tu ne vas pas me laisser maintenant alors que je viens juste de te rencontrer ?
– Désormais, tu n’as plus besoin de personne pour appréhender la vie, ta vie. Tu sais maintenant que tu n’es pas seule au monde. Cultive ton regard, apprend à regarder et à ressentir au-delà de tes réflexions nombrilistes, de tes préjugés, de tes jugements, de tes envies de gamine. Continue à grandir petite pendule. Tu commences à sortir de l’adolescence, ne t’arrête pas. Je suis là même si je ne suis plus en face de toi à te renvoyer des pensées que tu faisais de toute façon tourner en rond. Allez, je file. J’ai hâte de découvrir ce salon dont parle cette femme avec tellement d’amour. Elle saura me trouver une place et surtout m’apprécier pour ce que je suis réellement.
– Mais moi…
– Chuuuut, tu recommences ! Sourire. Vis. Et arrête de projeter sur les autres ce que tu voudrais être. Sois. Tout simplement.
Le miroir parti, la pendule se mit à regarder autour d’elle. Elle n’eut pas besoin qu’on la changeât d’endroit pour découvrir et apprécier la vie qui se déroulait autour d’elle, à deux doigts de ses aiguilles qui, au fil du temps, apprirent à s’arrondir pour capter le moindre murmure de vie…

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