Psychomocoeur

« Le visage fermé, l’homme n’avait visiblement pas envie d’être là. « Mais qu’est-ce qui m’a pris d’aller chercher du pain », pensa-t-il en pestant contre lui-même. « C’est quand même pas à moi de faire ça. » Ce matin-là, il y avait foule et les clients semblaient s’être donné le mot pour acheter toutes les pâtisseries ! Paul n’aimait pas perdre son temps. Comme tout cadre qui se respecte, le temps était pour lui synonyme d’argent.

De petits cris semblables à ceux d’un chiot le tirèrent soudain de sa torpeur. Il se retourna, intrigué, et ne put réfréner un mouvement de recul. « Il ne manquait plus que ça, pensa-t-il. Un enfant handicapé ! »

L’enfant, comme s’il avait senti « l’intérêt » que lui portait ce client grincheux, s’était approché en faisant adroitement louvoyer son fauteuil roulant entre les clients et s’était posté non loin de la caisse.

Paul ne put s’empêcher de poser son regard sur le duo, à la fois insolite et dérangeant pour lui, de l’enfant et de son fauteuil. Quel âge pouvait-il avoir ? 9 ans ? 10 ans ? Il était bien incapable de le dire. Une mèche blonde lui barrait le front. Elle tranchait avec le reste de ses cheveux en désordre et lui donnait l’air d’un pirate prêt à partir à l’assaut de toutes les forteresses. Ses yeux ne semblaient jamais pouvoir s’arrêter, allant frénétiquement d’un point à un autre. Mais ce qui frappait, c’était le sourire lumineux qui éclairait en permanence son visage. Il suffisait de se focaliser sur ce sourire pour oublier tout le reste. L’enfant ne se souciait pas de ce que les autres pouvaient penser de lui. « Heureusement que ce n’est pas tombé sur moi, se répéta mentalement Paul. Je ne sais comment on peut arriver à vivre quand on a un enfant comme ça. » L’enfant était visiblement un habitué car la vendeuse avait préparé sa commande et lui parlait comme on le fait avec un vieux camarade de classe. Paul bougonna. Pourquoi on ne laissait pas ces enfants-là dans les instituts spécialisés sensés les prendre en charge ? Il avait autre chose à faire que d’attendre la fin d’un dialogue totalement incompréhensible pour lui, et surtout inutile. La vendeuse, sentant l’irritation de l’homme, abandonna le jeune garçon pour se consacrer au reste de la file d’attente. Paul ne put retenir un mouvement de mauvaise humeur et prit son pain sans autre forme de politesse. L’enfant lui fit un signe, mais Paul fit mine de ne pas le voir le voir. Il était en retard. Il devait se rendre au bureau où il avait convoqué l’une de ses collaboratrices récalcitrantes. Quand il arriva, elle patientait déjà dans le hall. Agacé, il la fit entrer d’un geste et commença à énumérer les (nombreuses) raisons de son mécontentement. Elle avait osé outrepasser ses ordres et encore une fois, alors qu’elle aurait dû faire profil bas, elle campait sur ses positions et lui tenait tête.

Instinctivement, il serra les dents pour essayer d’endiguer les flots de parole qu’il sentait venir à ses lèvres. Mais sa colère venait de trop loin. Les mots passaient la barrière, alors si dérisoire, de ses mâchoires serrées.

Il ne se contenait plus. Il hurlait et elle lui tenait tête. Il hurlait à cette femme toute la souffrance enfouie et contrôlée depuis sa plus tendre enfance. Elle n’y était pour rien, il le savait. Ce conflit n’était que le détonateur d’une explosion interne qui couvait depuis des mois, voire même des années. Dans une ultime tentative, il tenta de reprendre le contrôle en croisant ses bras contre son cœur de manière presque convulsive. Il sentit alors ses mains se crisper sur son corps comme celles d’un malheureux qui s’accrochent à un interstice pour ne pas tomber au fonds du précipice au dessus duquel il se trouve suspendu. Il ne voyait plus sa collaboratrice, ne sentant confusément qu’un être en train de lui tenir tête. Cette sensation ne faisait que décupler sa rage. Soudain, elle quitta la pièce. Il resta interloqué face au silence qui, soudain, avait remplacé les éclats de voix. Il sentait son cœur battre à tout rompre. Il desserra ses doigts un à un et se leva en tremblant. Cette femme l’exaspérait. Elle était comme le roseau, capable de plier à l’extrême avant de revenir à l’exacte place où elle croyait devoir être. Combien de fois avait-il cru, en vain, avoir gagner la bataille de l’autorité ? Elle restait elle-même. Droite comme un i. Il s’était rapproché de la fenêtre. Le visage de l’enfant handicapé, son sourire, ses yeux brillants lui revinrent en mémoire. Il ne pouvait pas se déplacer sans son fauteuil, il avait beaucoup de mal à s’exprimer et pourtant, il avait l’air si heureux… Comment était-ce possible ? Lui, le cadre reconnu avait tout. Enfin, tout ce que la société lui avait appris à acquérir. Une belle situation, une belle maison, de nombreuses relations… Bien sûr, il vivait seul, divorcé comme la plupart des gens de cet âge, mais il n’en souffrait pas pour autant. Il connaissait beaucoup de monde, plaisait plutôt aux femmes… Il haussa les épaules. Toutes ces réflexions ne le menaient à rien. De toute façon, sa vie était ainsi faite. Il ne pouvait rien y changer. Il s’accrochait à cette idée. Et pourtant, cet enfant avait fragilisé le socle de ses certitudes. Il entrevoyait soudain un autre possible et cette simple éventualité le paniquait. En homme sensé et réfléchi, il ne pouvait prendre le risque de remettre toute sa vie en cause. De nouveau, il pensa à l’enfant. S’il s’était lui aussi résigné, s’il n’avait pas repoussé les limites de son handicap, aurait-il pu un jour faire une action aussi simple que d’aller chercher un pain dans une boulangerie ? Aurait-il souri à l’inconnu qu’il était ? Il se demanda à quel moment il avait perdu le fil de sa vie, à quel moment il s’était coupé de lui-même. Tout cela remontait à si loin… Un jour, las d’attendre qu’on l’aimât ou qu’on lui permit d’aimer, il avait fermé son cœur, considérant, comme on le lui avait appris que la réussite n’était pas là. La rencontre avec l’enfant avait agi sur lui comme un électrochoc, le conflit avec sa collègue comme un effet miroir. Aujourd’hui, il n’était plus sûr de rien. Tout juste sentait-il confusément que le plus handicapé de deux n’était pas celui qu’il croyait. Lui, le valide, comme tous ses congénères sans différence apparente, apparaissait à la fois comme le plus vulnérable et comme le plus à plaindre des deux. Il avait fermé la porte de son cœur à triple tour et il avait perdu la clé. Il eut envie de revoir l’enfant. Peut-être, en le regardant manœuvrer son fauteuil et sourire à la vie, comprendrait-il d’où lui venait cette intelligence du cœur ? Il respira profondément. Jamais il n’avait douté, préférant la marche accélérée au regard dans le rétro et pourtant, tel un sable trop fin, sa vie lui avait filé entre les doigts. Il envia l’enfant. Il souffrait d’un handicap, certes, mais seulement aux yeux des autres. Il vivait dans un monde où seul compte le moment présent. Loin des ambitions professionnelles, loin des peurs de toute sorte. On le disait handicapé à cause de son fauteuil, mais finalement, peut-être était-ce le seul valide de cette boulangerie… » Christine Allix, « Psychomocoeur ». Tous droits réservés.

 

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