Retour en enfance

Après une nuit glaciale, mais néanmoins régénérante, Léa avait du mal à quitter sa couette. La veille, quand elle était montée se coucher, des milliers de petits flocons virevoltaient au gré de leurs envies. La montagne devait être toute blanche ce matin. Elle ouvrit les volets de bois peints en bleus de sa fenêtre, seuls remparts contre le froid, et en eut le souffle coupé. Tout autant par la beauté du spectacle qui s’étendait sous ses yeux que par le froid glacial qui s’engouffra dans la chambre, trop heureux de venir chercher un peu de chaleur après cette nuit passée dehors. Elle referma bien vite la fenêtre, sauta dans son jean glacé, enfila un polaire dont la matière ne lui plaisait guère, mais qui avait le mérite de rester chaud quoi qu’il advienne. Elle retrouva sa chienne qui, sentant l’heure de la sortie arriver, s’était mise à sauter dans tous les sens. Le temps d’enfiler un blouson, un bonnet, et des gants, d’entourer son cou d’une écharpe, et elle se retrouva sur le chemin. Personne n’y avait encore ni marché, ni roulé. Elle pensa à l’homme qui, le premier, avait posé un pied sur la lune. Il avait dû ressentir le même sentiment qu’elle à cet instant. Elle redécouvrit avec plaisir le bruit de ses pas sur un tapis de neige, un bruit un peu sourd, comme étouffé, à l’image du désir mutuel de ne pas se déranger. Tandis qu’elle marchait, elle remarqua des traces, des traces venues de nulle part et n’allant nulle part qui lui firent penser à des pattes d’oiseaux. Puis, une empreinte de griffe, celle d’une feuille poussée par le vent sur la poudreuse fraichement tombée. Et enfin, la marque d’un sabot, un petit sabot passé sur le chemin avant de se jeter dans le vide, qui la ramena aux sangliers, nombreux en cet endroit. Elle prit son sentier favori, celui qui passait sous les noyers et les châtaigniers désormais orphelins de leurs fruits pour rejoindre une petite clairière doucement éclairée par le soleil levant. Quand elle parvint à destination, elle fut effarée par le nombre d’empreintes de chaussures crantées et de pattes de chiens. Les chasseurs. Ils n’étaient pas venus admirer la forêt enneigée, juste traquer quelques animaux déboussolés par la neige. Léa haussa les épaules. Elle n’avait jamais compris ce besoin qu’éprouve l’homme de tuer pour son plaisir. Sur le chemin du retour, elle se laissa porter par la douceur et le silence de l’instant. Et soudain, surgi du néant, un souvenir. Alors tout jeune permis, elle avait pris sa vieille 4L et était allée défier les rouges exceptionnellement enneigées des collines de son enfance et avait roulé là où personne n’avait osé s’aventurer. Qu’il avait été doux ce sentiment de braver le danger, de se laisser aller à son envie du moment et de revenir entière et triomphante, aussi heureuse que si elle avait gravi l’Everest. Les souvenirs sont comme les flocons de neige sur la terre. Ils fondent, mais nous pénètrent au plus profond. Elle reprit sa route, émue de ces images échappées de sa mémoire, et entreprit de construire un bonhomme de neige. Un corps, une tête, deux petites pommes pour les yeux, des baies d’églantine pour la bouche, des feuilles en guide de cheveux et deux branches pour les bras. Il avait fière allure ce bonhomme à mi-chemin entre le lapin grimaçant et le yeti. Elle pouvait rentrer tranquille, elle avait laissé son empreinte et célébré à sa façon le miracle sans cesse renouvelée de la neige qui tombe et qui rend la nature si majestueuse.

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