Suzon


Il porte de grandes lunettes rondes. Une longue barbe et des cheveux blancs encadrent son visage. Son regard est doux et sa poignée de main chaleureuse. Partout, dans son salon, sur les murs, sur les meubles, à même le sol, des sculptures, des tableaux, des figurines. Il s’assied sur un fauteuil fatigué et commence à parler de son art et de la résine de polyester, « un matériau que j’utilise depuis cinquante ans maintenant et que j’ai appris à discipliner au fil du temps ». Puis il se lève et, cheval ailé à la main, il explique comment il travaille, comment il vibre ses œuvres. « Il faut faire vite parce que la résine sèche en trente minutes maximum. A chaque fois, je suis dans un état second, comme en transe. » Puis il se dirige vers une série de grandes statues. Elles représentent toutes le même visage de femme. Son regard se perd, sa voix devient presque inaudible. « C’est Suzon… »
Elle va arriver c’est certain. Elle doit être en train de préparer le café. Son absence emplit littéralement la pièce… Elle ne va pas tarder à passer le pas de la porte. Le vieil homme fatigué s’achemine alors vers l’atelier. Il raconte les personnages qu’il représente, « tous des hommes qui m’ont parlé à un moment ». Giacometti, Dali, Cézanne, Mitterrand, Victor Hugo… La liste est longue. Des œuvres par dizaine posées là, sans ordre précis, et Suzon encore. Suzon toujours. Son visage doux et fin. « L’art, dit-il, une poitrine qui n’existe que drapée dans un voile imaginaire ».
Dans son second atelier, une autre facette de son talent. Des « sculptures d’ombre » comme il les appelle. « La sculpture n’est pas la plus intéressante, murmure-t-il dans un léger sourire. Ce qui compte, c’’est l’ombre qu’elle projette. » Et effectivement, quand il allume la lumière, des visages s’animent sur le mur. Derrière une représentation de Dali apparaît soudain le visage de Gala… « A chacun de terminer l’œuvre en trouvant le bon endroit pour l’installer, le bon éclairage… » Des ombres et de nouveau Suzon. Son regard doux qui semble veiller sur le vieil homme. Elle est partie vers d’autres cieux deux ans auparavant et il continue de la faire vivre au travers de chaque œuvre qu’il crée. « Je ne vis pas de mon art, c’est mon art qui me fait vivre » dira-t-il avant de refermer la porte. Et de retourner travailler sur un visage en porcelaine qu’il façonne depuis plusieurs jours. Un visage de Suzon bien sûr.

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