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A la fin du mois, j’arrache tous mes pêchers!

Les yeux humides, le visage mal rasé, les traits creusés par la fatigue, le corps plié en deux par une hernie, l’agriculteur parle d’une voix éteinte. Il dit sa lassitude des pêches qui ne se vendent plus, des grandes surfaces qui payent à 90 jours à un prix du kilo dérisoire, de la coopérative qui ne garde que les plus beaux fruits. Le producteur est au bout du rouleau, en plein milieu d’une saison qu’il qualifie « d’année noire ». « J’ai 60 cerisiers et je n’ai pas eu une cerise ! Les abricotiers n’ont quasiment pas donné. Quant aux pêches et aux nectarines, elles ne mûrissent pas à cause de la chaleur moite ! »

A soixante ans passés, il n’ose même plus se retourner en arrière et encore moins regarder devant. « Avant, on arrivait à s’en sortir par la diversification des productions. On vendait des bouquets de persil, des légumes et même des fruits aux particuliers… On nous a obligés à nous spécialiser, à tout vendre à la coopérative et le résultat est là. On ne vend plus de fruits à l’export, seulement sur le marché français, et on se retrouve en concurrence avec des produits espagnols ou marocains deux fois moins chers ! Comment voulez-vous qu’on y arrive ? »

« Vivement la grêle ! »

Et quand les problèmes mécaniques se rajoutent, l’horizon s’obscurcit un peu plus. « Mon camion est tombé en panne en début de saison. Pas moyen de le faire réparer à cause du confinement. J’ai dû faire avec les moyens du bord ! » L’agriculteur a déjà vécu des moments difficiles, mais cette fois, il baisse les bras. Il n’a plus la force de se battre. « A la fin du mois, j’arrache tous mes pêchers ! », affirme-t-il, des larmes dans les mots. Sa maman, qui approche les 80 ans et qui continue à travailler avec lui malgré son âge, n’est pas plus optimiste. Me montrant ses mains déformées par des années de labeur, elle confie. « Je n’espère qu’une chose, c’est qu’il y ait un gros orage de grêle et que tout ça s’arrête enfin ! Je suis épuisée et j’ai peur pour mon fils. »

Comment est-il possible que des agriculteurs qui nourrissent le monde, puissent se retrouvés acculés à un tel désespoir ? Quand va-t-on prendre conscience de la situation intolérable qu’ils vivent, coincés entre les emprunts pour achat de matériels, des normes françaises, européennes et internationales sans cesse plus exigeantes qui ne sont pas appliquées ou que ne n’appliquent pas les pays concurrents ? Et en même temps, comment condamner des consommateurs peu argentés qui choisissent le produit le moins cher, non pas parce qu’ils dédaignent la production française, mais tout simplement parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement ?

Le monde, et surtout son fonctionnement, est vraiment à revoir. On est arrivé au bout d’un système qui s’autodétruit avec d’un côté un gâchis monumental de produits qu’on jette à la poubelle et de l’autre des gens qui meurent de faim.

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