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« Le rituel

Tout est prêt. Le bougeoir coiffé d’une bougie allumée, une petite coquille Saint-Jacques posée dans sa coupe, une théière en train d’infuser un bon thé chaï. Juste à côté, un tabac à rouler, une boîte d’allumettes, un paquet de feuilles blanches et un crayon à papier. C’est à chaque fois le même rituel. La femme qui écrit, commence d’abord par parler. Pour apprivoiser le silence. Pour descendre en son cœur. Jamais facile d’entrer au soi, d’aller chercher au plus profond ce que, le plus souvent, on n’a pas réussi à exprimer. Puis les mots arrivent. Ils se bousculent, ils veulent tous sortir en même temps. Alors, pour calmer le flux, le crayon s’impose ou plutôt, il impose son rythme. La farandole désordonnée est obligée de ralentir. Les mots résistent. Ils continuent leur danse endiablée. Le crayon semble se résigner. Il en attrape quelques-uns au vol, les jette sur la feuille blanche en se promettant d’y revenir un peu plus tard. Mais les mots vont décidément trop vite. Alors, le crayon prend les choses en main. Il veut des phrases, une vraie histoire, pas des bribes de souvenirs qu’il ne peut raccorder à rien. Les mots ne s’attendaient pas à ça. Lancés à lettres perdues dans une course éperdue, ils se heurtent à la pointe grise du crayon et s’entassent les uns sur les autres comme une foule en pleine cavalcade soudain arrêtée par un mur. La flamme de la bougie tressaute. Comme ébranlée par la lutte qui se joue au jeu de sa lumière. Et soudain, le calme absolu. Le crayon posé sur la feuille, les mots priés de faire silence. L’émotion a pris le relais. Des mots aux phrases, elle a eu le temps de se frayer un chemin et de saisir la main et la voix qui oeuvraient jusqu’alors. Temps suspendu entre présent et passé, entre mental et cœur. Le tabac entre alors en scène. Il appelle les mains devenues fébriles, les encourage à s’apaiser. D’abord agitées au point de faire tomber quelques fibres sur la table, elles finissent par trouver le bon tempo et par rouler une petite cigarette. Maintenant, ce sont les lèvres qui attendent, impatientes. Les joues se creusent à la première bouffée, les yeux se ferment pour se fondre dans la fumée qui rejoint les émotions tapies au plus profond, le visage se détend d’avoir pu détourner les larmes qui commençaient à percer… Ecrire demande que l’on écoute, que l’on s’écoute et surtout que l’on aille à son rythme. Rien ne sert de forcer les choses, les mots restent maîtres de leur destin. Surtout ne pas se décourager, surtout ne pas avoir peur, juste attendre, ou provoquer, le bon moment… » Christine Allix


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