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6h du matin, parking du Tridôme. Il fait nuit encore, mais la lune, même si elle n’est plus tout à fait pleine, vient à la rescousse des quelques lampadaires allumés, donnant au lieu une atmosphère un peu étrange, presque surnaturelle. Un lieu qu’une foule disparate de vendeurs du dimanche a pris d’assaut. Certains sont déjà installés depuis plus d’une heure et ont vidé leurs voitures d’un contenu tout aussi disparate qu’eux. D’autres arrivent juste et obtempèrent aux consignes du placier. Le moteur de leur véhicule à peine arrêté, les portes à peine ouvertes, ils sont pris d’assaut par les connaisseurs à l’affut de l’objet rare. Sans prêter la moindre attention aux propriétaires, ils fouillent dans les sacs, iraient jusqu’à entrer dans les coffres s’ils le pouvaient. Avec un seul et même objectif : repérer et acheter au plus bas prix les objets les plus intéressants pour… les remettre en vente quelques places plus loin, un peu plus cher. Le jour ne va plus tarder à se lever. Le ciel se pare de lueurs violettes. Le parking est quasiment plein maintenant. Les lampadaires ont fermé les yeux à l’unisson. Après une nuit passée à veiller sur la zone normalement libérée de toute activité humaine, l’heure est venue pour eux de se reposer et de passer le relais au soleil. Les silhouettes incertaines et les teints blafards laissent peu à peu la place à de vraies personnes. Ici, une habituée affublée d’un bonnet de trappeur canadien qui ne craint pas la concurrence et qui donne quelques conseils pour réussir quelques ventes. Là, une vendeuse de fruits et légumes toute timide qui a déjà repéré des housses de siège pour sa voiture et qui négocie. Un peu plus loin, un vendeur de surplus militaire imposant qui prend le temps d’engloutir un sandwich avant d’exposer son stock. Des habitués, des professionnels, mais aussi des particuliers venus se faire quelques pièces avant les fêtes. Et des objets courants, des objets moins courants, des objets parfois improbables, que quelques clients matinaux se disputent. Des roues, des outils, des vêtements pendus sur des fils accrochés à deux arbres, des livres, des jouets… « Vous devriez déplier vos vêtements si vous voulez les vendre, glisse une dame en passant. Personne n’osera regarder si vous les laissez comme ça. Les gens aiment bien fouiller vous savez ! » Un peu plus tard, une quadra s’arrête et commence à jauger les vêtements féminins mis en vente. « Oh là là, ça ne va jamais plaire à ma fille ! Vous savez, c’est pas facile avec les jeunes maintenant. Ils veulent de la marque, mais pour avoir de la marque, il faut de l’argent ! » Lancée, elle ne s’arrête plus. « Avec les salaires de misère qu’on a, on ne peut pas y arriver ! Moi, je suis femme de ménage et je gagne 800€ pour 120 heures de travail. L’autre jour, j’ai répondu à une annonce pour faire 20 heures de plus et essayer d’arriver à 1000€. Elles étaient trois pour me faire passer l’entretien. On aurait dit que j’allais piloter un Boeing 737 ! J’ai capitulé ! » Beaucoup viennent au vide-grenier par habitude, par plaisir, mais aussi par nécessité économique. Ici, tout se négocie, tout se vend au plus bas prix. Surtout en début de marché. Les plus aisés arrivent un peu plus tard, sur les coups de 10, 11h. On les reconnait à leur façon, peu pressée, de déambuler, aux objets qu’ils achètent, à la façon surtout dont ils les achètent. Eux ne négocient pas, ils prennent. Pour les autres, cinq euros, c’est déjà une fortune. S’ils peuvent descendre à 2 ou à 1 euro, ils sont les plus heureux du monde. Là, sur ce parking, ce dimanche, plusieurs mondes se côtoient en toute simplicité. Des communautés, des classes sociales, des générations différentes… Un condensé d’humanité qui cohabite dans une ambiance paisible et bon enfant. Chacun vient chercher quelque chose de différent. Personne ne juge personne. Les échanges sont simples, chaleureux, teintés d’humour. Les vendeurs cherchent à vendre le plus cher possible, les acheteurs à acheter le moins cher possible, chaque camp jouant à emporter la mise. Et si c’était ça, la fameuse paix à laquelle aspire le Monde ? » Christine Allix


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